C'est une grosse ferme carrée comme il n'y en a plus beaucoup en Ile-de-France. Une exploitation volontairement laissée anonyme, posée en plein champ, là où la ville s'effiloche entre banlieue et campagne. Est-ce la propreté, l'ordre, le silence ? On sait d'emblée qu'on pénètre dans une ferme modèle, le domaine très discret de l'Institut de la recherche agronomique, l'INRA, un haut lieu de la biogénétique protégé des microbes comme des contestataires. Ici, on circule en bottes de plastique jetables dans des salles récurées au jet de vapeur.
Ce matin, il fait frisquet. Un tracteur projette de la paille dans les immenses hangars à bestiaux ouverts à tous vents. Il dérange à peine le troupeau, regroupé par genre et âge dans une enfilade d'enclos. A droite les vaches laitières, placides et grasses, indifférentes à ce qui se trame ici. Plus loin les mères porteuses, bêtes à viande triées sur le volet, écornées par sécurité, légitimement plus inquiètes. En face, leurs insouciants rejetons, veaux, génisses et taurillons, des blonds, des bruns, des pie, des roux, en tout une centaine d'animaux voués à la recherche, choyés, bichonnés, portant tous à l'oreille une étiquette numérotée.
Parmi ce cheptel disparate, trente clones sont disséminés, impossibles à distinguer sinon par leur numéro de série. 346, 347... On les cherche en vain, brusquement conscient de l'absurdité du jeu : rien ne ressemble plus à une vache qu'un clone de vache... Seul le responsable du domaine s'y risque, amusé de notre déconvenue. Plus de six ans se sont écoulés depuis la naissance, en 1996, de la brebis Dolly, premier vrai clone de l'histoire, qui vieillit tranquillement en Ecosse, devenue vedette et si demandée qu'il faut des mois d'attente pour espérer l'apercevoir. Depuis, la technique s'est affinée et le clonage presque banalisé : avec cette méthode, 300 veaux sont nés dans le monde, autant de souris, quelques ovins, quelques porcs, un chat, quatre lapins, des chèvres, une poignée de poissons-zèbres...
En France, l'INRA a cloné, dès 1997, une vache, Marguerite, prématurément décédée, mais vite suivie d'une lignée d'animaux, eux bien vivants. Trente à ce jour, dont une série de douze obtenue à partir des cellules prélevées sur le même animal souche, une Prime Holstein noir et blanc. Douze "jumelles", donc, dotées de gènes identiques, mais d'âges et d'allures différents. Car les clones, curieusement, ne se ressemblent pas tant que ça. Hormis la tête – en l'occurrence immanquablement ornée d'un losange blanc sur fond noir –, tout le reste, pelage, stature, taille, poids et, paraît-il, caractère, diffère d'une bête à l'autre. Il y en a de très claires, d'autres plus foncées, des solides, des fluettes, des agressives et des effarouchées.
Toutes se portent bien et grandissent normalement, si normalement même que ces artefacts ne se singularisent pas du troupeau ni de leurs "veaux témoins", nés en même temps par insémination artificielle. Pas plus que les 18 autres clones, issus de séries différentes. Au départ, chacun avait un nom. Ce n'est plus le cas. "Les baptiser revient à leur donner un statut différent. Et puis, on s'y attache. Quand il a fallu abattre un taurillon qui devenait dangereux pour les autres, ça a fait un drame, explique Jean-Paul Renard, directeur de l'unité de recherche en biologie du développement et biotechnologies de l'INRA. On ne veut pas se laisser envahir par les clones."
Il y a des exceptions. Comme Aubade B. Elle, on la repère tout de suite. A son regard, plus brillant, à sa vivacité, à son assurance, bref à ce "je ne sais quoi" qui fait les graines de stars. Dodue, le pelage brun un peu laineux, le front orné de jolies cornes naissantes, elle bouscule joyeusement ses congénères pour être la première, première à la mangeoire, première de la rangée, première à être flattée, admirée. Cette génisse est une future vedette et on dirait qu'elle le sait. Un clone, aussi, mais pas n'importe quel clone. Aubade B, 17 mois, est issue de ce que les généticiens appellent un "phénotype exceptionnel": sa "mère" ou plus exactement son original, Aubade, était une vache dotée de toutes les vertus, longévité, robustesse, fertilité, beauté, sociabilité. Un don de la nature. Assez rustique pour prospérer dans des pâturages relativement pauvres, assez féconde pour donner un veau par an pendant des années, assez docile pour faire le bonheur de son éleveur. Elle est morte en 2001 après dix-huit ans de loyaux services. Enfin, pas tout à fait.
Un an avant sa mort, le hasard a voulu que sa réputation atteigne l'INRA. Après avoir cloné des vaches en série, puis des souris, des chèvres et des lapins à usage scientifique, les chercheurs français avaient envie de faire un pas hors de la stricte recherche fondamentale et, à titre de démonstration, de prouver la validité de leurs techniques en matière de sélection génétique. Il s'agissait non plus de produire des lignées d'animaux issus d'une même souche mais de copier un animal exceptionnel, afin de conserver son génotype et, éventuellement, si le clone égalait le modèle, de développer une lignée améliorée – ou de préserver une espèce en voie d'extinction dans le cas d'une population menacée, comme certains mouflons italiens qu'on tente de sauver par clonage avec l'aide de chèvres porteuses.
Le premier acte s'est joué pendant l'été 2000, se souvient Jean-Paul Renard, " par hasard, en discutant avec des éleveurs, l'un a dit : Je connais, moi, un animal exceptionnel". Le mobile, puis l'occasion. Aubade a alors 17 ans, âge fort respectable pour une vache. Une équipe de l'unité de biotechnologie se rend sur place. Une petite biopsie à l'oreille, et les précieuses cellules sont aussitôt transportée dans de la glace à – 4° puis congelées dans les laboratoires de l'INRA, à Jouy-en-Josas (Yvelines). C'est là que, deux mois plus tard, se déroule le second acte, le plus délicat. Car si le clonage s'est relativement banalisé depuis six ans, on est loin d'en comprendre encore tous les ressorts scientifiques. Les manipulations restent fort hasardeuses, les matières premières rares et fragiles, les résultats incertains. "Ça marche mais on ne sait pas pourquoi et on veut comprendre", avoue Xavier Vignon, chargé de recherche. Chaque clone demeure un exploit technique, une victoire obtenue au terme d'un chemin semé de pertes, de souffrance et de morts.
Revenons à notre prototype de vache idéale. En octobre 2000, Aubade B n'est encore qu'une cellule flottant parmi un milliard d'autres dans une petite boîte transparente stockée bien au chaud, dans un incubateur, au premier étage du modeste bâtiment où va s'opérer le prodige. Au fil des jours, la masse informe des cellules s'est divisée jusqu'au stade adéquat pour la transplantation. Pendant ce temps, on a préparé le second élément indispensable pour faire un clone : l'ovule. Une fois par semaine, l'INRA prélève des ovaires sur la dépouille d'animaux tués en abattoir et en extrait plusieurs centaines d'ovules. Ces ovules sont ensuite énucléés : on ponctionne au moyen d'une aiguille le noyau (porteur de gènes) ne laissant que le cytoplasme. Après maturation in vitro pendant 24 heures à 39 °C, ils sont prêts à l'usage. Pour réussir une seule vache, il en faut au départ environ 100. Le gâchis est énorme, la suite nous dira pourquoi.
Le laborantin peut entrer en scène. L'œil rivé à son microscope électronique, les mains sur des sortes de joysticks, il prélève une cellule dans une boîte, et l'accole à un ovocyte. Puis place l'ovocyte entre deux électrodes afin d'opérer la fusion. L'opération, extrêmement délicate, échoue souvent. Dans le cas d'Aubade, on ne reconstituera, à partir des 100 ovules de base, que 80 embryons. Ou du moins des espoirs d'embryon. A ce stade en effet, rien n'est joué. Le vrai miracle s'opère pendant les quelques jours qui suivent : pour des raisons encore inexpliquées, le cytoplasme (ou un facteur inconnu à ce jour) va ordonner à la cellule différenciée – en l'occurrence un morceau d'oreille –, de redevenir un noyau de cellule embryonnaire totipotent, c'est-à-dire capable de se transformer après division en n'importe quel organe : peau, foie, cœur ou neurone. En clair les cellules vont être reprogrammées pour réamorcer une vie : Aubade B par exemple.
Tenu pour impossible jusqu'à Dolly, ce phénomène mystérieux justifie à lui seul toutes les recherches sur le clonage. Car le secret de la différenciation cellulaire conduit à reconsidérer tout le processus de développement. Non seulement est remis en cause le rôle central des gènes (le cytoplasme joue un rôle beaucoup plus important qu'on ne le croyait), mais aussi le statut de l'embryon, celui du père : l'ovule est indispensable, pas le spermatozoïde... Ces recherches ouvrent en outre la voie aux fameuses cellules souches, qui pourraient, chez l'homme, reconstruire de la peau, du pancréas ou des neurones. A l'inverse elles pourraient aussi permettre de mieux analyser les processus cancéreux. "On ne sait toujours pas pourquoi une cellule décide de devenir nerveuse ou dermique, ou pourquoi elle se multiplie et fait une tumeur, explique Xavier Vignon. Avec les clones, il s'agit de comprendre comment se fait le retour à un état embryonnaire."
L'enjeu justifie la casse, énorme, et le coût. Car toutes les cellules ne se reprogramment pas. En fait, seul un petit nombre atteignent le stade de la différenciation cellulaire. Après sept jours, il ne reste que 30 embryons valides, sur les 80 qui ont été reconstitués à partir d'Aubade. Et ce n'est pas fini, le plus douloureux reste à venir. Jusque-là, il s'agissait de manipuler in vitro des gouttes de cultures embryonnaires, un coup de baguette magique dans une pipette. Il faut passer à l'animal, ce n'est pas sans risque, mais c'est indispensable, même pour la recherche pure. "Nous avons besoin de produire des animaux car il n'y a pas de corrélation entre la réussite en laboratoire et un animal viable", dit Xavier Vignon. Euphémisme : en matière de clonage, l'échec est plutôt la règle et la réussite l'exception. Retour à la ferme, donc. A la fin octobre 2000, les 30 embryons de type "Aubade" sont implantés dans 30 vaches porteuses. C'est le début des ennuis. Vingt gestations vont débuter et, sur celles-ci, 12 s'arrêteront au cours du premier trimestre. Restent 8 fœtus et encore de nombreux problèmes : avortements spontanés, développement anormal (notamment ce qu'on appelle des "gros veaux", bêtes gonflées pesant de 70 à 80 kg au lieu de 50), décès de la porteuse, etc. En bout de course, deux veaux voient le jour en juillet 2001, aussitôt transportés dans la nursery, une petite pièce douillette où chacun a son box et sa feuille de soins. Température, analyses, traitements, le suivi au jour le jour dure deux mois.
Hélas, la fin de l'été venue, seule Aubade B passera à l'étable voisine. Sa "jumelle", n'a pas survécu, victime d'un de ces maux trop fréquents chez les clones : tachycardie, température trop élevée, insuffisance des tendons, des reins ou du système immunitaire. La liste n'est pas exhaustive, un animal sur trois en moyenne meurt dans les premières semaines ou doit être "euthanasié", comme on dit à l'INRA. Pourquoi ? "J'ai l'impression que c'est aléatoire, soupire Pascale Chavatte-Palmer, vétérinaire- chercheur. Ceux qui vont bien ont l'air d'aller très bien ; ils se développent normalement. Les autres ont tous des pathologies spéciales, on ne sait pas pourquoi."
Aubade B est passée entre les gouttes et promet de devenir un animal exceptionnel. Comme sa "mère". Mais à quel prix ! 80 embryons au départ, 30 implantés, et un seul animal viable à l'arrivée. Presque 99 % d'échecs, des centaines d'heures de travail et combien de souffrance animale ? C'est, hélas, encore la norme. "Dans ces conditions, prendre des embryons humains est absolument inadmissible !, s'indigne Jean-Paul Renard. Faire ce que prétendent les raéliens ou le docteur Antinori est contraire non seulement à toutes les règles internationales, mais à toute éthique médicale. Et ce dernier ne peut pas dire qu'il n'était pas au courant : il est venu chez nous, en 1999, on l'a suffisamment mis en garde !" Aubade B grandit. Elle n'a pas encore rencontré "son" éleveur, celui de feue Aubade. Question de sensibilité. Et de prudence. Jusqu'ici, les utilisations du clonage animal demeurent, en France, strictement limitées à la recherche fondamentale. Pas question d'imiter les laboratoires privés américains qui proposent à des fanatiques fortunés de reproduire leur animal familier. La demande existe : l'INRA a reçu des appels ; une dame, à Marseille, proposait pour cloner son chat 100 000 francs (15 000 € )... Pour l'heure, la jeune génisse n'est qu'un sujet de démonstration. Et doit le rester jusqu'à ce qu'on soit sûr qu'elle possède bien le phénotype idéal, digne de créer une nouvelle lignée. Jusqu'à ce qu'on ait plus de recul.
Elle pourra bientôt se reproduire, comme, avant elle, d'autres vaches clonées l'ont fait, sans problème. Contrairement aux "clones de clones" qui accumulent les défauts jusqu'à devenir stériles à la septième génération, les "enfants de clone", eux se portent apparemment très bien. Tentera-t-on l'expérience ? Pas avant d'avoir vérifié que, placée dans les mêmes conditions qu'Aubade, sa copie montrera les mêmes qualités. Seuls l'éleveur et deux conseillers agricoles sont dans le secret et tiennent leur langue. Quand même, sourit Jean-Paul Renard, "le jour où elle retournera dans son village, croyez-moi, ça fera du bruit !" "Son" village ? Mais Aubade B ne l'a jamais vu !
Véronique Maurus