
Nouvel Observateur N° 1992 - 9/1/2003 Meilleur des mondes?
Guerriers ou sosies de hitler...
Les écrivains de science-fiction sont unanimes: si les clones débarquent, leur avenir ne sera pas rose
Il y a exactement soixante-dix ans, Aldous Huxley publie «le Meilleur des mondes», oppressante description d’un univers futuriste où le totalitarisme libéral a trouvé son aboutissement chimique et biologique: la «pilule du bonheur» fait de chacun un bon citoyen, et les bébés sont désormais conçus, puis fabriqués, en laboratoire. Huxley vient d’inventer le concept de clonage industriel. Après lui, et notamment dans les années 1970, des dizaines d’écrivains de science-fiction s’attaqueront au thème du clonage et des manipulations génétiques. Leurs visions s’avèrent généralement peu souriantes. Dans «la Planète Shayol» (1965), Cordwainer Smith met en scène un bagne peuplé de condamnés monstrueux réduits à la condition de porte-greffons. Les échantillons de cellules prélevés sur les cadavres qui jonchent les champs de bataille de «la Guerre éternelle» (1976), de Joe Haldeman, permettront de recréer des soldats aussitôt renvoyés au front. Dans un best-seller porté à l’écran par Franklin Schaffner, Ira Levin imagine une armée de clones d’Adolf hitler s’apprêtant à investir la planète («Ces garçons qui venaient du Brésil», 1976). «La Ferme aux organes», de John Boyd (1970), n’est qu’un vaste magasin de pièces détachées humaines, et les clones retors traversent toute l’œuvre de Philip K. Dick, un des grands visionnaires de son siècle (cf. «Blade Runner», 1968, ou «Ubik», 1969). Quant à David Brin, il n’hésite pas à inventer une utopie féministe («la Jeune Fille et les clones», 1993) où les hommes, simples figurants, vivent à la botte de familles aristocratiques exclusivement composées d’amazones clonées! Menaces ou promesses, les bébés-éprouvette ont également beaucoup inspiré les femmes, pourtant peu représentées dans ce genre littéraire. Dans «Copies conformes» (1976), Pamela Sargent pèse le pour et le contre... et reconstruit, grâce au clonage, une famille décimée. «Les Olympiades truquées» (1980), de Joëlle Wintrebert, nous transportent dans un futur où les sportifs sont non seulement génétiquement modifiés, mais aussi fabriqués en plusieurs exemplaires, par précaution. Richard Virenque et Michael Johnson peuvent aller se rhabiller! Pour éviter tout malentendu, précisons que ce ne sont pas les techniques d’ingénierie génétique qui intéressent Dick et ses confrères écrivains de SF, mais bien les métamorphoses de l’homme et de sa société. La duplication du vivant, qui met à mal la notion d’individu, serait aussi un pas vers l’immortalité. Beau et vaste sujet, que l’Australien Greg Egan contourne élégamment avec «la Cité des permutants» (1994), où, cette fois, les humains qui en ont les moyens se font littéralement numériser. Ce qui ne va pas sans poser certains problèmes, car les copies, contrairement aux originaux, n’évoluent pas... Philippe Hupp
