
Semaine du jeudi 23 janvier 2003 - n°1994 - Notre époque
De la Moldavie aux trottoirs de Paris
Le voyage en enfer d’Irina
Débarrasser les villes françaises d’une prostitution trop voyante: c’est l’un des buts du texte présenté par Nicolas Sarkozy devant l’Assemblée nationale. Sanctionner le racolage passif, augmenter les peines, expulser les étrangères: les sanctions paraissent simples. Simplistes. Et même dangereuses selon de nombreuses associations. Mise en esclavage, une jeune Moldave témoigne
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Elle a débarqué en France il y a un an, à Noël. Elle avait demandé une vie meilleure et s’est retrouvée le soir du réveillon, porte de la Villette, à attendre dans le froid son premier client. Piégée, exploitée comme des milliers d’autres jeunes femmes d’Afrique et d’Europe de l’Est. Son pays à elle, c’est la Moldavie, l’ancien grenier de l’URSS devenu l’une des contrées les plus pauvres d’Europe. Un peu plus de 4 millions d’habitants paumés entre l’Ukraine et la Roumanie. Irina a grandi dans la campagne, à 200 kilomètres de la capitale, Chisinau. Père prof de sport, mère vendeuse dans une épicerie, quatre sœurs, l’école, l’église le dimanche et le reste du temps à la maison, à faire le ménage et la cuisine. A 15 ans, Irina part apprendre la couture. A 18, elle se marie avec un gars du village, attend rapidement un enfant. Huit mois de grossesse et il annonce qu’il part. La terre ne rapporte rien, à peine 40 dollars les mois de grosse récolte, le jeune homme va tenter sa chance en Russie avec son frère. Elle retourne habiter chez ses parents. Il revient trois fois par an, le temps de lui faire un second enfant, un fils cette fois, et de donner un peu d’argent à sa famille. Les hivers sont longs et rudes, jusqu’à –20 °C, les plaines désertes recouvertes de neige. Depuis la Russie, le mari ne donne aucune nouvelle: «Je ne voulais pas t’entendre te plaindre», dira-t-il à son retour, avant de la quitter. Il offre quelques dollars au juge pour payer le divorce, c’est la règle ici, et encore un peu pour obtenir l’autorité sur ses enfants. Il ne s’en occupe pas mais peut ainsi les récupérer à tout moment. Le père d’Irina meurt d’un cancer, la mère perd son travail. Elle n’a plus de quoi nourrir la famille, et encore moins les enfants de sa fille divorcée. Irina se sent de trop. L’après-midi, elle discute souvent avec une voisine, amie de sa sœur aînée. A 25 ans, Racula est déjà partie en Turquie comme «danseuse» de bars. Tout le village sait qu’elle a dû se prostituer, comme tant d’autres. La télé, la radio, les journaux parlent souvent de ces jeunes, prisonnières des réseaux. Selon les sources moldaves, près du tiers des femmes de moins de 30 ans auraient ainsi disparu. Racula, elle, est revenue, avec de jolies robes, des parfums, des tas d’histoires sur ses voyages, ses rencontres... Elle n’a pas l’air malheureuse. Irina lui dit qu’elle aussi voudrait changer de vie, mais pas comme ça. La jeune femme laisse ses enfants à sa mère et décide d’aller chercher du travail à Chisinau, où habite une de ses sœurs. Elle est embauchée dans une usine de vin, douze heures par jour, un salaire de misère. Un soir, mi-décembre, une petite blonde potelée sonne à la porte. Irina la reconnaît: c’est Alona, une fille du village, mère de trois enfants, une amie de Racula justement... «Il paraît que tu veux partir. Mon copain peut t’aider, il est en bas.» Par la fenêtre, Irina aperçoit une grosse Mercedes grise aux vitres fumées. «C’est lui?», demande-t-elle, émerveillée. L’homme, d’une cinquantaine d’années, l’attend dehors. Il a «un beau costume et des chaussures neuves». Il dit qu’il peut l’aider à partir en France, lui fournir un visa, des billets, du travail. La France? «C’est où, ça? Je ne connais pas la langue.» Il la rassure: «Pas besoin, les machines ne parlent pas français» et lui raconte qu’il a aidé de nombreuses filles, qui le considèrent maintenant comme un «sauveur». Et puis Paris, c’est la belle vie, la tour Eiffel, les boutiques, les grands restaurants: «Il faut que tu passes Noël là-bas, tu verras, c’est merveilleux. Départ dans trois jours, décide-toi vite.» Irina regarde la Mercedes s’engouffrer au coin de la rue. Le destin, cette fois, est peut-être avec elle. «Fini la Moldavie, la merde, la pauvreté.» Ils n’ont pas discuté du travail, mais l’homme a parlé de «machine». Dans sa tête, elle sera couturière. Le «sauveur» revient le lendemain chercher des photos pour lui faire un faux passeport russe. «Emmène de belles affaires, des bijoux. Le reste, on achètera sur place.» Elle est censée jouer les riches Moscovites en visite à Paris. Irina retourne au village prendre ses deux plus belles robes. «Maman va gagner beaucoup de sous et revenir vous chercher», dit-elle aux enfants. Sa mère est en larmes: «Fais attention.» Le lendemain, elle est au rendez-vous, à la tombée de la nuit, au départ des cars pour l’Italie. Des couples, des familles chargées de paquets qui partent, fuient le froid et la misère. Trois autres filles aussi jeunes, aussi jolies, sont là, leur petit sac sur le dos. Le «sauveur» les confie à un ami, Goran. Il leur donne 500 dollars, les faux passeports, des chips et du chocolat. «Interdiction de discuter entre vous», surtout pas en moldave. Elles parleront russe, la langue qu’elles ont apprise à l’école. Irina regarde s’éloigner Chisinau sous la neige, ses grands bâtiments staliniens, le Palais du Peuple, l’Opéra, cette ville triste et grise qu’elle n’a jamais aimée... Au premier poste-frontière, en Roumanie, une des filles est démasquée, son faux passeport déchiré. Elle doit descendre. Une belle proie, Louna, à peine 18 ans, des jambes sans fin, le réseau ne la lâchera pas, elle reviendra... Les paysages défilent, Roumanie, Hongrie, Slovénie, des heures et des heures à imaginer, dans un mélange d’inquiétude et d’excitation, les couleurs de sa nouvelle vie. Le surlendemain, vers midi, le car arrive à Milan. Goran emmène les filles à l’hôtel et les embarque le lendemain dans un TGV pour Lyon puis Paris. «Le train, pour moi, c’était la première fois. On s’était habillées comme des reines, on était toutes contentes.» Le fils du «sauveur», Sergueï, les attend gare de Lyon. Un grand maigre, jeune, 20-25 ans peut-être, en jean et veste de daim. Lui aussi a une Mercedes, rouge intérieur cuir. Irina lui fait la bise: «Elle est belle ta voiture!» Il habite en banlieue, à Drancy, dans une grande maison, avec télé et cuisine aménagée. Dans le salon, quatre jeunes femmes en minijupe, deux Moldaves et deux Roumaines, prennent l’apéritif. Irina sent soudain une boule dans sa gorge, comme un mauvais pressentiment. Sur la table, du saumon, des gambas, du jambon fumé, Sergueï lève son verre: «C’est une belle histoire qui commence pour vous.» Le lendemain, au réveil, il annonce qu’il va falloir se «mettre à travailler trottoir». Irina s’y attendait. Toute la nuit, les recommandations de sa mère, de la télé, les paroles de Racula ont tourné dans sa tête. Mais une part d’elle croyait encore au miracle. Elle s’effondre. «J’ai pensé: moi mourir.» Ou fuir, mais comment et où? Qui, dans ce foutu pays, la comprendra? Le jeune patron distribue des petites fiches, avec quelques mots: «Bonsoir», «40 euros la pipe, 50 la totale», «On y va», à apprendre par cœur. Un paquet de mouchoirs et des préservatifs. Le soir du réveillon, vers 20 heures, il dépose les Roumaines et les Ukrainiennes porte de Bagnolet puis les Moldaves porte de la Villette. Il dit qu’il reviendra à 4 heures du matin. En fait, il surveille de loin les nouvelles recrues. Plus tard, une fois le système bien rodé, il distribuera des portables et choisira l’une d’elles comme fille de confiance. Irina a dû lâcher ses cheveux, enfiler une jupe courte et de hauts talons. Premier client: un homme jeune avec un gentil sourire. Irina sort sa petite fiche et ânonne: «Bonsoir, c’est 40 euros...» Il l’emmène un peu plus loin dans un parking. Elle reste assise, tétanisée. «Il m’a dit: "Toi, très belle, pourquoi faire ça?"», se souvient-elle. Il lui a donné 50 euros et l’a redéposée à sa place. Après, il a bien fallu s’y mettre, tous les soirs, même le dimanche, et même avec 39 de fièvre, «avec des jeunes, des vieux, des laids, des qui sentent pas bon ou qui voulaient faire l’amour par derrière à plusieurs...». En moyenne trois ou quatre clients par nuit. Tout l’argent va à Sergueï. Les filles reversent le butin dès qu’il les récupère au petit matin. A moins de 150 euros chacune, il gueule. Il dit qu’elles pourraient bosser plus, quitte à baisser les prix, menace de les vendre à des copains albanais. Des brutes qui frappent et brûlent les incapables à la cigarette. A son retour à Drancy, Irina se lave des heures sous la douche. Une soupe, du pain au Nutella, des discussions jusqu’au lever du soleil avec les copines de galère... Elles dorment toutes dans la même chambre, regardent la télé puis se préparent pour le travail. Les jours défilent ainsi. Sergueï les dépose parfois porte de la Chapelle ou à Vincennes. Il pense les envoyer bientôt à Lyon ou à Marseille, sous la protection de ses cousins... La marchandise, pour ne pas être repérée, doit tourner. Un soir, Irina monte avec un homme chauve à lunettes, Atef. Elle a bu quelques lampées de vodka pour se réchauffer. Dans la voiture, elle sanglote: «Pour moi, l’amour kaput.» La jeune femme, qui commence grâce aux séries télé à parler le français, balance quelques bribes de son histoire. Il l’écoute, la paie et lui demande de s’habiller chic. Demain, ils iront danser. Atef l’emmène sur une péniche, «j’avais peur, moi beaucoup vu "Titanic"», offre le champagne et puis l’hôtel. Il lui dit de se doucher et de dormir. Que veut-il? «Je vais te sauver, je reviens demain.» Encore un sauveur... Irina se méfie, mais elle n’a pas le choix. Tout plutôt que retourner dans la maison-prison de Drancy. Sergueï laisse dix, vingt messages sur son portable, il dit qu’elle lui doit les 3000 dollars du voyage, qu’il la retrouvera, qu’il la tuera. Déjà, une Ukrainienne a filé la semaine dernière avec un client de 60 ans... Il devient fou. Atef réapparaît le lendemain. Il est marié, père de famille, alors il conduit sa protégée moldave chez un copain avant de contacter fin mai une association, l’Amicale du Nid. Irina, comme beaucoup de victimes des réseaux, ne veut pas y aller. Qui sont ces gens, des flics? Pourquoi leur accorderait-elle sa confiance? Dans son pays, les services sociaux n’existent pas, les fonctionnaires marchent main dans la main avec la mafia locale, les copines de classe vous vendent, pour quelques dollars, un voyage en enfer. Elle tremble de retomber entre les mains de Sergueï, ses frères, ses cousins, ses copains russes ou albanais, qui, malgré les recherches de la police, trafiquent encore dans toute l’Europe de l’argent, de la drogue et des femmes. Elle tremble pour sa famille, sa mère et ses enfants, qui croient qu’elle mène la vie belle à Paris et se demandent «pourquoi elle n’a toujours pas envoyé d’argent». Il faudra des mois, l’attention, le soutien quasi quotidien d’une éducatrice russophone, avant qu’Irina ne s’ouvre. Des mois pour qu’elle accepte de parler à la police, qui finit par reconnaître qu’elle relève du dispositif de lutte contre la traite des êtres humains. Grâce à sa volonté, son caractère, sa chance aussi, d’avoir pu s’échapper avant d’être trop cassée... Irina sera peut-être sauvée. Une fille parmi des centaines d’autres qu’on laisse crever sur le bord de la route ou qu’on arrête, désormais, comme des criminelles. Elle vit aujourd’hui quelque part en France dans un CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion sociale), avec l’espoir de trouver une place de couturière et de faire venir ses enfants auprès d’elle. Irina vient d’obtenir, grâce à l’acharnement de l’association, une autorisation de travail et un permis de séjour pour six mois. Et après? Après, la nouvelle loi sera sans doute entrée en vigueur. Peut-être lui proposera-t-on de retourner là-bas en Moldavie, retrouver les bonnes copines et le gentil monsieur à la Mercedes grise... Sophie des Déserts (1) Les noms et prénoms sont fictifs. |
«On réprime à tout-va sans réfléchir»
«Speedy Sarkozy» n’a pas failli à sa réputation. Il s’était promis de faire propre, de trouver vite une solution pour se débarrasser des quelque 15000 filles de joie, étrangères pour deux tiers d’entre elles, qui salissent les trottoirs de France. Son projet de loi sur la prostitution a été sévèrement critiqué. Par la gauche, les féministes, les associations humanitaires et les professionnelles elles-mêmes, qui ont manifesté pour la première fois depuis 1975... Mais le ministre n’a rien voulu entendre. «Nous avons été étonnés par la légèreté avec laquelle cette loi a été conçue, s’indigne Eric Kerimel, secrétaire général de la Plate-forme contre la Traite des Etres humains. Sans tenir compte ni des travaux parlementaires antérieurs ni de l’avis des associations de terrain. On réprime à tout-va, sans réfléchir.»
Le racolage, qu’il soit actif ou passif, devient un délit passible de dix mois de prison (finalement réduit, par l’Assemblée, à deux mois) et 3750 euros d’amende. Les prostituées, ainsi totalement soumises à l’arbitraire policier, peuvent être placées en garde à vue 48 heures. «La prostitution va devenir plus clandestine, s’inquiète Isabelle Denise, chef de service d’Intermède, de l’Amicale du Nid. On voit déjà la situation changer. Les filles travaillent de plus en plus par petites annonces, par portables, dans les bars, les discothèques, des appartements loués ou squattés, à la merci des clients...» Les associations de terrain ont ainsi plus de difficultés à les approcher et à continuer leur travail de prévention.
Sarkozy a certes augmenté les effectifs de l’Ocreth: une trentaine de policiers désormais pour lutter contre des réseaux mafieux ultra-organisés... Leurs victimes ont vraisemblablement plus de soucis à se faire. Elles peuvent être privées de leur titre de séjour éventuel et ramenées au pays... A moins qu’elles n’acceptent de porter plainte contre leur proxénète au terme de la garde à vue. Pour beaucoup de responsables associatifs, comme Isabelle Denise, «c’est irréaliste. Ces filles ont vécu un enfer, elles ont peur de tout y compris de la police, qui chez elles est souvent corrompue. Il faut les aider, leur donner du temps». En Belgique, on leur laisse 40 jours de réflexion. En Italie, on leur propose de les protéger et de les aider à trouver un travail. A la seule condition qu’elles ne retournent pas sur leurs lieux d’exploitation. S. des D.
La colère d’une «traditionnelle»
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A 25 ans, Cathy avait un copain, un appartement, un boulot, responsable de parfumerie. «Mais il ne se passait rien dans ma vie.» Et puis il y a eu Dan, un mec de banlieue comme elle, un peu voyou, un peu rêveur, qui travaillait dans le même centre commercial. Pour lui, la jeune femme, originaire de Picardie, a tout plaqué. Il l’a installée dans un grand appartement à Aulnay et l’a couverte de cadeaux. Un jour, il a dit qu’il n’avait plus d’argent: il fallait rembourser. «En trois mois c’est réglé. Je vais te présenter des copines qui vont t’aider.» Des filles, devenues prostituées après avoir succombé au même numéro de charme. Les débuts sont durs, mais Cathy se blinde. «Je dis au mec: "Viens, enlève ton pantalon." Je mets le préservatif, c’est totalement désincarné, mécanique.» A l’entendre, presque une simple prestation de service: «Le prix d’appel, c’est 50 euros, et tu rajoutes pour les petits extras: les caresses, le vinyle, le fouet...» Ça lui a rapporté jusqu’à 7500 euros par mois. Dan en prélève 30%, jusqu’à ce qu’il tombe pour proxénétisme. Avec le reste, elle s’offre des cours de peinture, des robes Gucci, des voyages aux quatre coins du monde... «J’aurais pu arrêter, une fois les dettes remboursées, mais je suis devenue prisonnière de ce train de vie, de cette liberté.» De ce système, qui l’oblige aussi à mentir sans cesse à son copain, sa sœur, ses parents, fonctionnaires... Ils pensent qu’elle travaille dans un casino. Les années fastes ont passé. «Aujourd’hui, on a les misérables qui n’ont pas de vie sexuelle, les gamins des banlieues et puis ceux qui ont des fantasmes qu’ils ne peuvent pas assouvir chez eux. Mais la clientèle classe moyenne a beaucoup baissé.» Parce que les femmes, dit-elle, sont plus libérées, parce que les hommes préfèrent les petites esclaves russes ou africaines de 16 ans... Le climat de répression ambiant les a aussi rendus tous plus méfiants. «C’est ça qu’il veut, Sarkozy, éliminer la prostitution sans avoir le courage de l’interdire?, demande Cathy. Il rêve. Il va simplement la rendre plus cachée, marginaliser les filles, qui risquent de retomber aux mains de macs.» Un soir de grande colère, elle a pensé lui écrire: «Puisque vous voulez mettre tout le monde en prison, il va en falloir des matons. Et si vous proposiez aux putes un contrat de reconversion?» S. des D. |
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