SOCIETE(fin des deux premières parties)

par ERIC JL BRETON

Publié le dimanche 2 février 2003

Dimanche 2 février 2003
Basile, 22 mois, séronégatif, né d'une maman séropositive

BANGUI, 2 fév (AFP) - Basile a 22 mois. Sur la photo collée au mur de la maternité du quartier de Boy Rabé, à Bangui, il apparaît comme un beau bébé au sourire charmeur. Il est le premier enfant séronégatif à être né d'une maman séropositive suivie dans le cadre d'un projet de prévention de la transmission mère-enfant (PTME) du VIH.

Lancé en mars 2001 avec le soutien de l'UNICEF, ce projet vise à réduire le risque de transmision du virus de la mère à l'enfant. "Dans les pays comme la Centrafrique, ce risque se situe habituellement entre 30 et 45% des grossesses. Notre objectif est de le réduire de 35%", explique le coordonnateur du projet, le Dr Hiacynthe Lao.

La première tâche est d'abord de faire accepter le test de dépistage aux femmes enceintes lors de leur première consultation prénatale. "Les femmes accepteraient assez facilement. Le problème, c'est souvent les réticences des hommes", observe Louise Somoni, chargée de convaincre les futures mamans de l'importance de l'enjeu, sachant qu'à Bangui le taux de séro-prévalence chez les femmes enceintes se situe entre 12 et 30% selon les sites.

En moyenne, depuis le lancement du projet, plus de 70% des femmes se sont soumises au dépistage.

"Si le test est positif, nous donnons des conseils en matière d'alimentation et nous surveillons l'apparition d'éventuelles maladies opportunistes. Puis, à la dernière visite, nous donnons à la femme un comprimé d'un anti-rétroviral (ARV) qu'elle devra prendre dès l'apparition des premières contractions", expose la sage-femme, Mme Odette Passé-Ndoum.

L'accouchement s'effectue dans des conditions renforcées d'aseptie et en évitant au maximum tout traumatisme. Le nouveau-né reçoit dans les 72H00 une dose d'ARV mais c'est seulement à l'âge de 15 mois qu'il sera possible de déterminer avec certitude s'il a échappé à la séropositivité.

La transmission mère-enfant peut survenir à divers moments: pendant la grossesse (7% des cas), pendant l'accouchement (14%) mais aussi pendant l'allaitement (14%), souvent très prolongé en Centrafrique où 95% des bébés sont encore nourris au sein à un an.

L'un des obstacles rencontrés par le projet est précisément cet allaitement maternel prolongé: "plus on prolonge l'allaitement, plus on accroît le risque de transmission du virus, surtout au-delà de six mois", constate Mme Passé-Ndoum.

Réduire la durée de l'allaitement va à l'encontre de la tradition mais pose aussi des problèmes économiques. Car le lait maternisé de substitution représente un coût très élevé dans un pays où, avant la dernière crise politico-militaire toujours en cours, les deux tiers des Centrafricains vivaient déjà en-dessous du seuil de pauvreté.

"Face à ce coût, on propose aux femmes un allaitement limité à quatre mois suivi de l'introduction progressive des autres aliments", précise le Dr Lao.

Jusqu'à présent, les résultats sont à la hauteur des objectifs. Sur les 41 enfants nés dans cette maternité et ayant dépassé les 15 mois, âge auquel leur statut sérologique peut être établi avec certitude, 37 se sont révélés séronégatifs.

Reste le problème des mamans qui, la plupart du temps, n'ont pas les moyens de suivre un traitement ARV, prohibitif pour le budget familial.

Ce projet de prévention devait être étendu à partir de mars à quatre hôpitaux régionaux. Mais la crise que traverse le pays depuis fin octobre risque de retarder sa mise en oeuvre: trois de ces quatre hôpitaux se trouvent désormais en zone rebelle.



Dimanche 2 février 2003
Le pape dénonce "la logique mercantile" dans la reproduction humaine moderne

CITE DU VATICAN, 2 fév (AFP) - Le pape Jean Paul II a dénoncé dimanche "une certaine logique mercantile" dans les techniques de reproduction moderne, visant essentiellement le clonage, mais aussi la reproduction artificielle.

"Une certaine logique mercantile, alliée aux technologies modernes, peut parfois profiter de désirs humains bons en soi, comme celui de devenir mère et père, pour pousser à vouloir un enfants +à tout prix+", a déclaré le pape au cours de l'Angélus dominical.

"La vie humaine ne peut en réalité jamais devenir un +objet+ : de la conception à la mort, l'être humain est le sujet de droits inviolables devant lesquels la liberté doit savoir s'arrêter", a ajouté Jean Paul II.

Dans ce contexte, "il est indispensable que les Etats se dotent, dans des matières aussi complexes, de lois organiques et claires, fondées sur de solides bases ethniques, destinées à protéger le bien inestimable de la vie humaine", a jugé le souverain pontife.

Le pape, qui s'exprimait de la fenêtre de son appartement au Vatican à plusieurs milliers de fidèles réunis place Saint Pierre par une journée ensoleillée, mais froide, a regretté "les situations dans lesquelles la personne humaine devient l'instrument des intérêts économiques, politiques, scientifiques, surtout quand cette personne est faible et ne peut pas se défendre".



Dimanche 2 février 2003


Le Point, n° 1585
Société, vendredi 31 janvier 2003, p. 54

Prostitution
Ces filles qu'on ne voit jamais dans la rue

Olivia Recasens; Christophe Labbé; Jean-Michel Décugis

Alors que Nicolas Sarkozy déclare la guerre à la prostitution de rue, la prostitution « invisible », elle, prospère. Etablissements de relaxation, salons de massage, bars « topless »...

«Bonjour, Je m'appelle Jenny, j'ai 27 ans, je suis étudiante en langues et littérature. Je suis également escort-girl occasionnelle, ce qui me permet de financer mes études. » Pour prendre contact avec cette jolie brune aux yeux verts, il faut composer le numéro de portable affiché sur la page d'accueil de son site Internet. Ou envoyer un e-mail, comme Le Point l'a fait. La réponse n'a pas tardé : « Je me déplace de préférence en soirée sur Paris. Mes prestations débutent à 380 euros pour une rencontre d'une heure. » Avec cette précision : « Je ne pratique pas la sodomie et tous les rapports sont protégés. »

Il suffit de taper « escort-girl » dans un moteur de recherche sur l'Internet pour accéder à des centaines de sites d'« accompagnatrices ». En clair, de jeunes étudiantes ou apprenties mannequins qui monnaient leurs charmes. Alors que le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, a déterré la hache de guerre contre la prostitution de rue, en faisant du racolage un délit passible de deux mois d'emprisonnement et d'une amende de 3 750 euros, la prostitution « invisible » ne cesse de prospérer. Confrontées à l'arrivée massive des « filles de l'Est » au milieu des années 90, et plus récemment des Africaines, les prostituées françaises se sont repliées sur le Net, mais aussi vers les « instituts » de massage, les boîtes de nuit spécialisées, les bars à hôtesses, les studios ou les salons d'attente des palaces. Officiellement, la prostitution discrète représente plus de 20 % des dix-huit mille prostituées qui officient en France. Mais les policiers spécialisés reconnaissent eux-mêmes qu'il ne s'agit que de la partie émergée de l'iceberg.

Rien qu'à Paris, un millier de studios sont dévolus à la prostitution en appartement. Le nombre d'établissements de « soins corporels », où se sont reconverties d'anciennes prostituées de rue, a, lui, doublé en cinq ans. Il en existerait actuellement près de trois cents.

« C'est moins vulgaire... »

Pour dénicher les adresses qui proposent, moyennant 100 à 200 euros, « fellation », « sauna coquin », « massage anal » ou « raffinements au miel », il suffit de consulter les Pages Jaunes à la rubrique « relaxation », ou de feuilleter les revues spécialisées vendues en kiosque. Une fois par mois, Gilles, 40 ans, agent d'assurances, se rend dans un salon de massage. « On m'offre le thé et on peut discuter avec les filles. C'est moins vulgaire et moins dangereux que dans la rue. C'est aussi plus discret. Et puis, comme je ne vais jamais plus loin que la fellation, je n'ai pas l'impression de tromper ma femme. » Sur les huit mille prostituées parisiennes, un tiers, selon l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH), travaillerait dans les salons de massage et les bars à hôtesses. Paris compte ainsi cent quarante bars « topless », auxquels s'ajoutent les boîtes de nuit spécialisées. Un jeune cadre, habitué d'un club privé parisien du Quartier latin, raconte : « Il y a un jeu de séduction. On peut croire que l'on drague et que l'on plaît à la fille. »

Les escort-girls sont souvent des occasionnelles qui font des extras pour arrondir leurs fins de mois ou s'offrir une voiture. « Nous avons par exemple affaire à des femmes divorcées qui ont choisi de se prostituer pour garder leur train de vie, indique le commissaire Daniel Rigourd, patron de la Brigade de répression du proxénétisme (BRP). Elles le font de temps en temps, souvent lors de week-ends facturés 3 000 ou 4 000 euros. » C'est le cas de Camille. Cette quadra à la beauté hitchcockienne, qui s'est séparée de son mari pilote de ligne, se prostitue deux fois par mois pour « maintenir [son] standing ». « Il m'arrive aussi d'accompagner simplement des hommes, seuls ou en couple, pour les mettre en valeur lors de dîners professionnels », explique-t-elle. Camille a monté, comme la plupart des escort-girls, son propre site Internet. D'autres préfèrent recourir à des agences internationales qui mettent en ligne des catalogues.

En mai 2001, la BRP a fait tomber l'un des plus importants réseaux de prostitution de luxe jamais découverts. Près de cinq cents escort-girls oeuvraient dans vingt-cinq pays pour le compte de Margaret MacDonald, qui doit bientôt passer en jugement. Cette Britannique de bonne famille, diplômée de l'Ecole polytechnique de Londres, facturait ses filles 1 000 euros de l'heure et 3 000 euros le week-end à de riches hommes d'affaires, des membres du show-business et des sportifs connus, empochant au passage 40 % de commission. La « business-woman du sexe », comme l'ont surnommée les policiers français, parlait cinq langues et jonglait avec quinze puces de téléphone différentes. C'est à sa sortie d'un grand hôtel parisien, où elle venait de rencontrer de nouvelles recrues, que Margaret MacDonald a été arrêtée. Devant les policiers, certaines escort-girls ont fondu en larmes. « Elles prenaient conscience pour la première fois de l'avilissement de leur corps. Pour la plupart, il s'agissait d'occasionnelles », raconte le commissaire Rigourd.

Reste que traquer la prostitution souterraine est particulièrement compliqué. « En l'absence de racolage sur la voie publique, établir les faits est long et difficile, explique Daniel Rigourd. Nous n'avons pas le droit de faire de la provocation, c'est-à-dire de jouer le client pour constater l'infraction. » Nicolas Sarkozy a bien promis de doubler les effectifs chargés de la lutte contre le proxénétisme, mais pour le moment la force de frappe se résume dans toute la France à une soixantaine d'enquêteurs. « Le nombre de policiers spécialisés a fondu d'année en année », s'insurge Patrick Mauduit, l'un des responsables du syndicat Synergie. Le paradoxe est que l'interdiction du racolage, votée par l'Assemblée nationale le 21 janvier, risque de compliquer encore la tâche des policiers. Désormais chassée du trottoir, la prostitution, loin de disparaître, va se faire de plus en plus discrète... -

Encadré(s) :

Yan, 34 ans, prostituée pour élever son fils en Chine

Pas de jupe moulante, de bustier avantageux ou de bas résille. Un pantalon strict, un sac à main et un long manteau. Yan, 34 ans, n'a rien d'une prostituée. Pourtant, tous les après-midi, comme des dizaines d'autres Chinoises, elle tapine discrètement à Strasbourg-Saint-Denis, à Paris.

Depuis un an, une nouvelle prostitution, liée à une vague d'immigration issue des régions industrielles sinistrées du nord de la Chine, est apparue dans la capitale. La majorité de ces femmes, âgées de 30 à 45 ans, sont d'anciennes fonctionnaires, employées de bureau ou commerçantes, venues seules en France, en laissant derrière elles conjoints et enfants. Selon la Brigade de répression du proxénétisme (BRP), elles seraient une centaine à se prostituer dans la capitale, principalement dans les 10e et 11e arrondissements. La plupart ont fait une demande de droit d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui leur fournit des papiers provisoires et une petite allocation.

Toutes expliquent leur départ de Chine par des raisons économiques. « Je tenais une boutique de vêtements, qui me rapportait environ 800 yuan [100 euros] par mois. Une fois payé le loyer du magasin, de mon appartement et de la scolarité de mon fils, il ne me restait pratiquement rien pour vivre », raconte Yan, qui a accepté de nous rencontrer dans le local de l'ASCL, une association d'aide à l'insertion des ressortissants chinois. L'entretien s'est fait en présence d'une interprète, car Yan, en France depuis seulement quatre mois, ne parle pas un mot de français.

« J'ai choisi la France parce qu'on m'avait dit que je pourrais y trouver un bon travail et que c'est le pays des droits de l'homme », explique la jeune femme, qui a laissé la garde de son fils de 11 ans à son ex-mari, coiffeur. Yan a dû emprunter pour acheter son billet d'avion (et un visa touristique français). « Cela m'a coûté environ 10 000 euros. » Comme ses autres compagnes d'infortune, elle est passée par une agence de voyages chinoise qui travaille avec des correspondants en Europe. « J'ai atterri à l'aéroport de Rome avec un sac de voyage pour tout bagage. Là un passeur m'attendait pour me mettre dans un train direction Paris. » A la gare de Lyon, un autre homme conduit Yan dans un tapou, un appartement collectif au coeur du quartier de Belleville, où vivent déjà une dizaine d'autres Chinoises, qui paient chaque mois 110 euros pour une simple couchette sur un lit superposé. « Quand je suis arrivée là, je me suis mise à pleurer. Cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais imaginé. »

Les tapous appartiennent à des Chinois originaires de la région de Wenzhou. Une communauté installée en France depuis la Première Guerre mondiale, et qui possède la plupart des ateliers de confection des 3e et 20e arrondissements de Paris. C'est d'ailleurs dans l'un d'entre eux que Yan a été embauchée une semaine après son arrivée. « Pendant vingt jours, j'ai travaillé de 9 heures à minuit, je faisais les finitions. J'ai touché 450 euros. Pas assez pour payer ma chambre, rembourser mes dettes et envoyer de l'argent pour mon fils. » Un jour, une des filles du tapou avoue à Yan qu'elle se prostitue et lui propose de l'accompagner. « Au début, c'est très dur, mais on s'habitue. Quand je suis avec un type, je pense à l'argent que je vais gagner », confie Yan. Ses clients sont essentiellement des Turcs qu'elle emmène, moyennant 30 euros, dans un petit hôtel de passe. « A la fin du mois, cela me fait près de 1 500 euros. » Comme la majorité des prostituées chinoises, Yan affirme ne pas avoir de proxénète. Elle téléphone au moins deux fois par mois à son fils pour lui raconter la France. « Je lui dis que ça va, que je travaille dur. Ma famille n'est au courant de rien. Je dois protéger mon honneur. »

Pour le moment, Yan a une idée fixe : apprendre le français pour trouver du travail, et peut-être un mari. De son petit sac à main noir elle extirpe avec fierté un manuel d'initiation au français et trois cassettes audio. La jeune femme espère un jour imiter son amie, une ex-comptable arrivée en France il y a trois ans, qui a épousé un électricien français et vient d'acheter un petit pavillon en banlieue parisienne. Parfois, les colocatrices du tapou font la fête entre elles pour se remonter le moral. « On se fait du boeuf grillé, je n'en avais jamais mangé avant d'arriver ici. On parle des Français, et on imagine comment pourrait être notre futur mari... » -(traduction Pauline Jubert)

J-M. D., C. L. et O. R.

Catégorie : Anecdotes/Société
Sujet(s) uniforme(s) : Internet, technologies de l'information et multimédia; Sexualité et moeurs
Taille : Long, 1262 mots

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Doc. : 20030131PO158505401